La peinture comme combat avec le rectangle blanc.
Je commencerai par raconter à nouveau une petite histoire philosophique recueillie par Jean-Claude Carrière. Un chien rencontre une lime : un objet étrange qui attire soudain son attention. Il se met alors à l’explorer comme les chiens savent examiner la réalité : il commence à la lécher. Au bout d’un moment, la langue du chien se met à saigner. Mais l’obstination canine le fait persévérer jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il a commencé à aimer le goût du sang. Qui peut encore l’arrêter ?
Le métier de peintre est soit démiurgique, soit simple gesticulation de saltimbanque. Imaginez : vous êtes devant un rectangle blanc et, avec des matières colorées, vous devez transformer cette absence en une présence visible qui communique quelque chose. C’est un geste d’une vanité absolue ; en un sens, c’est le péché de l’artiste, la paranoïa fait partie de la fiche de poste. C’est un péché luciférien, sanctionné dans toutes les cultures. Les Grecs anciens l’appelaient hybris, dans le contexte chrétien c’est l’orgueil, et le bouddhisme estime que tout attachement à la réalité éloigne d’une possible illumination. Bref, le peintre est d’emblée sur la mauvaise voie. Comment sortir de ce cercle de feu ? La seule réponse que je pressens est la suivante : on s’en sort soit par la folie, soit par l’intelligence.
La première voie est celle du célèbre artiste et de son oreille. La peinture devient thérapie, un désespoir qui vous équilibre un temps puis vous consume l’âme, le cœur, les organes, le cerveau et, finalement, la vie. Il existe pourtant la variante du peintre très intelligent qui, par des combinaisons successives d’expériences et de stratégies d’approche de la lutte, parvient à montrer tout le combat du peintre avec le vide. Moins de drame, mais plus de clarté dans la démarche. Le peintre intelligent nous présente le graphique de la lutte de l’artiste avec le monde. C’est une sorte d’engagement partiel : l’artiste fait un clin d’œil au public, il est davantage présentateur que quelqu’un qui vit le processus.
Anca Mureșan est un cas hybride. C’est une peinture obsédée par la centralité, un horror vacui déchaîné. C’est une tentative de structuration par accumulation chromatique, chaque centimètre carré de toile regorgeant d’information. Ce type de peinture obsessionnelle tente d’annuler le rectangle blanc ; c’est un Protée qui devient ossature et chair à force d’assiduité et de dépense psychique. (Dan Popescu)
Le 11 septembre 2013, l’exposition Nimic ascuns (Rien de caché) d’Anca Mureșan a été présentée au Club Fabrica, dans l’espace du skatepark.
Le texte de Dan Popescu part d’une parabole recueillie par Jean-Claude Carrière et décrit Anca Mureșan comme un cas hybride, entre le peintre qui se consume dans la lutte avec le vide et celui qui la mène avec intelligence : une peinture obsédée par la centralité, un horror vacui où chaque centimètre carré de toile regorge d’information.


